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Publié par M. Damiani-Aboulkheir

En ce début de vacances scolaires d'automne, je ne saurais trop vous conseiller de visiter une nouvelle exposition qui bouleverse notre vision du Moyen-âge. Son titre est évocateur: "Quoi de neuf au Moyen-âge?". Il semble décalé. 

 

Comment pourrait-il y avoir quelque chose de neuf dans une période terminée depuis plus d'un demi millénaire ? 

 

Nous croyons tout savoir de la période dite médiévale. Son début avec la "chute" de l'empire romain d'Occident en 476 à sa fin avec la prise de Constantinople par les Ottomans et la "découverte de l'Amérique" par les navigateurs à la solde des rois d'Espagne. 

Nous pensons tout savoir sur les "invasions barbares", le temps des chevaliers, des châteaux forts, des serfs et des bâtisseurs de cathédrales...

 

En fait, comme pour nombre de périodes historiques et d'événements, nous avons des clichés dans la tête. Clichés issus de l'enseignement reçu de nos instituteurs et professeurs ou hérités de constructions sociales, politiques, idéologiques anciennes. 

 

L'Institut National d'Archéologie Préventive (INRAP) met en place une grande exposition scientifique qui démonte les clichés sur le Moyen-âge. Elle est la synthèse des dix dernières années de fouilles archéologiques réalisées dans tout le pays à l'occasion de chantiers de construction. L'exploitation des résultats de ces fouille bouleverse totalement la vision que nous pouvons avoir de ce millénaire. 

 

En suivant le lien ci-dessous vous accéderez aux informations sur cette exposition organisée à la Cité des sciences jusqu'au 6 août 2017. Le site est riche de nombreuses pages qui permettent de revenir sur les idées reçues à propos du Moyen-âge et d'approfondir nos connaissances grâce à de petites enquêtes sous forme de film autour de chantiers archéologiques...

Le journal Le Monde en ligne revient sur un certain nombre d'informations apportées par cette grande exposition. 

L’archéologie démolit les clichés sur le Moyen Age.
Par Pierre Barthélémy

L’exposition « Quoi de neuf au Moyen Age ? », à la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, corrige plus de mille ans d’histoire grâce aux découvertes de l’archéologie médiévale des trois dernières décennies.

Si, pour vous, le Moyen Age, c’est Jacquouille « la Fripouille » dévorant à même le sol, avec ses chicots gâtés, les restes que lui jette son seigneur Godefroy de Montmirail ripaillant et festoyant dans son château fort, si c’est une période de sombre misère où des hordes de barbares déferlent sur la Gaule romanisée, si c’est une parenthèse honteuse et régressive entre deux âges d’or, l’Antiquité et la Renaissance, vous avez tout faux.

Ou plutôt vous avez la tête farcie de clichés, que l’exposition « Quoi de neuf au Moyen Age ? », qui ouvre ses portes mardi 11 octobre à la Cité des sciences et de l’industrie de Paris, entend corriger grâce aux découvertes qu’a réalisées l’archéologie médiévale au cours des trois dernières décennies.

« Un concept inventé au XVIe siècle »
Mais, tout d’abord, de quoi parle-t-on ? Qu’est-ce que le Moyen Age et d’où vient ce nom ? Comme le résume, avec le franc-parler qui la caractérise, Joëlle Burnouf, professeure émérite d’archéologie médiévale à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, « c’est un concept inventé au XVIe siècle par des as de la com, les gens de la Renaissance, qui faisaient leur propre promotion : ils se considéraient comme un retour à l’Antique qui, pour eux, était le summum de la qualité ». Le millénaire qui s’était écoulé n’était donc qu’un état intermédiaire…

Traditionnellement, le Moyen Age est cette ­période qui court entre deux symboles : la chute de Rome en 476 et celle de Constantinople en 1453 – ou, suivant les auteurs, la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492.

Cependant, pour les archéologues, qui se basent non pas sur les textes, souvent autoglorificateurs, écrits par les puissants, mais sur les traces matérielles ­laissées par les peuples dans leur vie quotidienne, les délimitations sont nettement moins tranchées.

« Pour nous, poursuit Joëlle Burnouf, le Moyen Age va jusqu’à la fin du XVIe siècle : la Renaissance n’existe pas en termes de culture matérielle. La vraie rupture est au XVIIe siècle et elle se matérialise par d’autres pratiques agricoles, une autre organisation sociale des catégories rurales, dans la construction, dans les projets urbains et aussi dans… les vaisseliers. »

Sur le terrain, l’archéologue voit des états à des instants « t » et en déduit des processus, des transformations lentes, non enfermées entre deux ­dates. Il va aussi bien chez les pauvres que chez les riches, à la ville qu’à la campagne, il explore les différences temporelles et régionales. Il fouille les ­habitats, les monuments, les tombes mais aussi… les poubelles, qui en disent tant sur les sociétés.

Multiplication des fouilles
Il associe à ses recherches des sciences dures – les ­archéosciences – pour faire parler les os humains ou animaux, mais aussi les pollens, les graines, les charbons de bois, etc., ces petites choses si peu spectaculaires mais si riches en informations. Bref, l’archéologue est dans l’interdisciplinarité, la ­confrontation avec les sources écrites, le recoupement, le temps long et la nuance.

Il n’empêche. Les clichés sur le Moyen Age ont la peau d’autant plus dure que des monuments de la culture les ont étayés ou relayés – Ivanhoé de Walter Scott, Notre-Dame de Paris de Victor Hugo… – et que cette période était, du moins en France, reléguée au second plan historique pour des raisons idéologiques et politiques : « Au XIXe siècle, lorsqu’on fonde la République, explique Joëlle Burnouf, le modèle est antique : le mot ­“république” c’est romain et “démocratie” c’est un mot grec. On occulte 1 500 ans d’histoire, mal ­considérés, ce qui se traduit aujourd’hui par ­l’expression “On n’est plus au Moyen Age”. »

Le travail de relecture-réécriture du Moyen Age est cependant bien engagé désormais, notamment grâce à la multiplication des fouilles ces dernières années, qui résulte de l’application de la loi sur l’archéologie préventive, laquelle oblige à explorer les terrains avant d’y réaliser de grands aménagements qui risqueraient de détruire le patrimoine enfoui.

Comme l’explique Isabelle Catteddu, archéologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) et commissaire scientifique de l’exposition « Quoi de neuf au Moyen Age ? », ces travaux ont enfin « soulevé la moquette » : « Les décapages de surfaces importantes ont permis d’étudier vraiment la répartition spatiale de ce qui existait au Moyen Age. Il y a vingt-cinq, trente ans, quand j’ai commencé, on ne connaissait quasiment pas les habitats ruraux du Moyen Age alors que 95 % de la ­population, à l’époque, vivait dans les campagnes. Aujourd’hui, on a mis au jour plusieurs milliers de ces habitats. » Ce travail de fourmi redonne vie aux invisibles de l’histoire et, au passage, démolit certains stéréotypes. Petit tour de quelques clichés à s’extirper du cerveau.

Les «âges sombres»
Issue de l’historiographie britannique des années 1950-1960, l’expression «dark ages», «les âges sombres», s’appliquait à la période allant du IVe au XIe siècle, pour laquelle on n’avait, historiquement, que peu de sources écrites et, archéologiquement, que des nécropoles avec beaucoup d’objets – de « mobilier » disent les spécialistes. Un peu comme si, à l’instar des vampires, Mérovingiens et Carolingiens avaient vécu dans des tombeaux…

« On ne trouvait pas les habitats, explique Isabelle Catteddu, parce qu’ils étaient en matériaux périssables. Comme les seuls textes de cette période-là parlaient des fameuses “invasions barbares”, on imaginait, jusque dans les années 1990, que ces invasions avaient mis à sac la civilisation gallo-romaine, ­ravagé les campagnes, que les gens avaient des ­habitats instables ou plus d’habitat du tout. » D’où l’idée d’une ère sombre de régression et de misère.

En multipliant les décapages de grandes surfaces à partir des années 1990, l’archéologie préventive a fait sortir de terre une autre vision de l’époque, une époque « super dynamique », dit en riant Isabelle Catteddu, avant de tempérer : « Il ne faut pas tomber d’un Moyen Age noir à un Moyen Age rose, mais on voit une période riche et dynamique parce que l’héritage antique se maintient et fusionne avec les apports nouveaux – technologiques, législatifs, culturels – des populations germaniques. »

On ­entre, par exemple, dans l’âge de la mécanisation. Ainsi, le bassin de la Seine était saturé en moulins à eau – un tous les kilomètres environ – dès le VIIIe siècle. Des moulins non seulement pour faire de la farine mais aussi des moulins à papier, à tan, à foulon, à fer. Le Moyen Age est en effet aussi l’époque où apparaissent les premiers hauts fourneaux et les éléments de la sidérurgie moderne.

« Ovnis »
Parfois, au cours des fouilles, les archéologues ­découvrent des « ovnis », des objets dont ils ignorent la provenance. « Maintenant, grâce à Internet, on les identifie vite, mais j’ai connu une époque où nous mettions tous nos objets indéfinissables dans une boîte à chaussures que nous emportions dans les colloques pour en discuter avec les collègues… qui venaient aussi avec leurs petites boîtes », raconte Joëlle Burnouf.

Un exemple ? « Les grenats qui sont utilisés dans les plaques-boucles – des sortes de boucles de ceinture que l’on retrouve dans les tombes du VIe siècle – viennent du Rajasthan [Etat du nord-ouest de l’Inde actuelle], du Sri Lanka, d’Afghanistan », explique Isabelle Catteddu.

Ces ovnis disent bien que l’Europe du Moyen Age n’est pas fermée au reste du monde, que s’y développent des échanges commerciaux et ­culturels, notamment avec le monde arabo-musulman. «Alors qu’on m’avait appris un monde européen extrêmement fermé, poursuit l’archéologue de l’Inrap, on constate au contraire une grande mobilité, un métissage, une circulation des techniques et des courants de pensée, comme à Bagdad où se rencontrent des chrétiens, des juifs, des musulmans.»

« Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es »
« Le château n’existe pas ! », assène avec malice Joëlle Burnouf, en précisant aussitôt qu’elle parle du mot « château » qui « est une invention du XIXe siècle. Au Moyen Age, les élites habitent dans ce qu’on appelle des “maisons”. Ce sont des habitats non pas en hauteur mais à plat, plus ou moins vastes et luxueux. Et quand il s’agit de grandes résidences royales, comme Vincennes, le donjon est un signe de pouvoir géopolitique et pas un instrument de défense. »

Quid des ­fameux châteaux forts alors ? Non seulement Joëlle Burnouf n’est pas tendre avec le mot – un pléonasme puisque « château », dérivé de castrum, désigne déjà un lieu fortifié –, mais elle explique qu’il s’agit d’«objets complexes, qui comprennent parfois de l’habitat pour les élites, et dont la verticalité, qui s’exprime par la tour, a pour fonction de montrer son pouvoir. Cela ne sert à rien d’autre : à chaque fois qu’ils sont attaqués, ces châteaux sont pris, ils ont une guerre de retard…» Surtout, le château en pierre, qui symbolise le Moyen Age dans l’imaginaire collectif, n’apparaît que tardivement, aux alentours du XIIIe siècle.

Sur le terrain, quand les édifices ont disparu, il n’est pas toujours évident de faire la différence entre les habitats des élites et ceux des autres. « Parfois, on voit une parcelle un peu plus grande, à l’écart, explique Isabelle Catteddu. Puis on fouille les poubelles et là on a la réponse… Architecturalement parlant on n’a pas nécessairement de grande différence, mais celle-ci apparaît dans l’étude de l’alimentation. C’est effectivement “dis-moi ce que tu manges je te dirai qui tu es”. La table des élites n’était pas celle du paysan. On y trouvait du gibier, des viandes jeunes comme le cochon de lait ou le veau – car l’archéozoologie peut définir, à partir des dents, l’âge d’abattage des animaux –, du poisson comme l’esturgeon. »

La conscience du lien entre hygiène et santé
Les textes de l’époque parlent peu des paysans alors que 95 % de la population de la France vit dans les campagnes au Moyen Age. « Et quand on en parle, ajoute Isabelle Catteddu, c’est de manière méprisante car, pour se glorifier, il faut écraser “la France d’en bas”. »

S’il y a une catégorie de population que l’archéologie a permis de découvrir, c’est bien celle-là. « On connaît maintenant leurs maisons, on connaît leurs activités et on connaît même leur santé, poursuit la chercheuse de l’Inrap. J’ai fouillé une nécropole de deux mille tombes datant d’une période allant du VIIe au XIe siècle où l’on a travaillé sur les pathologies, les os, les dentitions. Il y avait moins de caries à l’époque qu’aujourd’hui et moins d’ostéoporose grâce à l’activité physique, mais il y avait aussi beaucoup de fractures, des maladies inflammatoires, des carences alimentaires. La mortalité infantile est très importante car un enfant sur deux a du mal à arriver jusqu’à l’âge de 10 ans. Cependant ces chiffres ne sont pas propres au Moyen Age : ils valent jusqu’au XVIIIe siècle et jusqu’à la vaccination. »

En général, les carences alimentaires sont plus dues à un manque de diversification de la nourriture qu’à un déficit en aliments, même si, dès qu’il y a une mauvaise récolte, les populations ­rurales sont les premières à en subir les conséquences à table.

Ce n’est pas pour autant que les paysans ne mangent que d’infâmes et informes bouillies, comme on l’a souvent entendu à l’école. « Dans les poubelles, explique Isabelle ­Catteddu, on voit qu’ils consommaient de la viande, du bœuf, du mouton et du porc, ils mangeaient de la volaille, du poisson – y compris du saumon –, des œufs, beaucoup de céréales et de légumineuses. »

Et pour ce qui est de la saleté mise en scène dans des films comme Les Visiteurs, de Jean-Marie Poiré, ou Le Nom de la rose, de Jean-Jacques ­Annaud, les sources écrites montrent que les ­populations médiévales ont toujours eu conscience du lien entre hygiène et santé.

« La ville du XIIIe siècle, un grand chantier »
Pourquoi a-t-on pu dire qu’il n’y avait plus, ou presque plus, d’urbain dans la première moitié du Moyen Age ? « Parce qu’on ne le voyait pas », ­répond très simplement Joëlle Burnouf.

Pourtant, il était là, sous nos pieds. « Grâce aux travaux des archéologues, on a découvert que, matériellement, les sédiments de l’urbain médiéval ne ressemblaient pas aux sédiments de l’urbain antique, poursuit-elle. Les Anglais ont baptisé “dark earth” les terres noires, ces sédiments de l’urbain médiéval : ce sont des dépôts très organiques mais aussi très chargés en charbon de bois. »
Si la ville ne s’est pas vue, si elle ne se voit toujours pas, s’il n’en reste rien de bien solide, c’est parce qu’elle a été construite en bois et en terre. Adobe, pisé, colombages… La « pétrification » ne commencera à ­intervenir qu’à partir du XIIe siècle…

Non seulement la ville est là, mais elle se développe sur un schéma original, celui d’un urbain disjoint « polynucléaire ». « On va avoir, explique Joëlle Burnouf, un noyau héritier de la ville antique qu’on appelle la cité et une série d’autres noyaux ­agglomérés autour d’abbayes, autour de nécropoles, autour d’habitats d’élites. Et ce n’est qu’à la fin du Moyen Age que tous ces gens accepteront de se mettre dans ce qu’ils vont appeler la “commune clôture”. Donc la ville ne disparaît pas, elle se porte même très bien et l’armature urbaine de la France actuelle naît là : les agglomérations secondaires et les petites villes sont une production médiévale. »

Mais que voit-on quand on arrive en ville au XIIIe siècle, lorsque la pétrification est lancée ? « Imaginez le quartier de la Défense il y a quelques décennies, commence la médiéviste, toujours à l’affût d’une provocation… La ville du XIIIe siècle, c’est un grand chantier. On reconstruit pour la dixième fois la cathédrale parce qu’on n’a pas cessé d’y travailler ; le pouvoir civil et administratif construit un beffroi ; on construit des halles et des ponts de pierre ; on va aussi faire le pavage des rues. »

La ville dans laquelle nous évoluons encore aujourd’hui apparaît réellement au Moyen Age. Joëlle Burnouf, qui prête une attention particulière aux mots et à leur histoire, souligne d’ailleurs que le mot « ville » date du XIIIe siècle. C’est peut-être là le plus beau de la période, cette capacité à réinventer les choses et les mots.

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