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Publié par M. Damiani-Aboulkheir

La date du 19 mars 1962 marque officiellement la fin de la guerre d'Algérie et l'entré en vigueur du cessé le feu au lendemain de la signature des accords d'Evian entre la France, puissance occupante depuis 1830 et le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) issu des rangs du Front de Libération Nationale.

Ce cessez-le feu met fin à une guerre débutée plus de 7 ans auparavant le 1er novembre 1954 à l'initiative du FLN pour obtenir l'indépendance du pays qui n'est effective que le 3 juillet 1962.

Le documentaire qui suit revient sur les épisodes de cette guerre d'Algérie qui n'a été officiellement reconnue comme une guerre par la France qu'en 2002.

Ce conflit dont le bilan fut très lourd (30 000 morts côté français et plus de dix fois plus côté algérien) crispe encore bien des mémoires parmi ceux qui en furent les protagonistes.

L'Algérie en effet à la différence du Maroc ou de la Tunisie était depuis longtemps une colonie de peuplement dans laquelle vivait plus d'un million de français face à plus de neuf millions d'Algériens (appelés “musulmans“ puisque sujets coloniaux). Le sort des “pieds noirs" (les français d'Algérie d'origine européenne) auxquels il convient d'ajouter 130 000 juifs installés souvent bien avant la colonisation française, parfois depuis la fin du XVe siècle, a été une épreuve avec leur rapatriement en France. Celui des Harkis ("soldats musulmans de l'armée française") largement abandonnés par les autorités françaises ou parqués dans des conditions indignes pour ceux qui avaient traversé la Méditerranée est toujours sensible.

De même la question de l'utilisation de la torture à grande échelle contre les combattants algériens demeure aussi une question sensible et non cicatrisée en particulier chez les combattants de la guerre d'indépendance.

La tribune qui suit, parue dans Le Monde des idées à l'occasion de l'anniversaire du cessé le feu et de sa commémoration a été rédigée par deux historiens, un français et un algérien (Mohammed Harbi et Gilles Manceron). Elle fait le point sur la question des mémoires et la nécessité de dépasser sereinement des antagonismes qui appartiennent désormais à l'Histoire.

Guerre d’Algérie: « il faut dépasser le ressassement des mémoires meurtries »

Par Mohammed Harbi et Gilles Manceron, Historiens

Mohammed Harbi est historien. Ancien membre dirigeant du FLN et conseiller de la délégation algérienne lors des négociations d’Evian, il a notamment publié Une vie debout. Mémoires politiques (La Découverte, 2001) et La Guerre d’Algérie (en collaboration avec Benjamin Stora, Robert Laffont, 2004).

Gilles Manceron est historien, auteur notamment de Marianne et les colonies (La Découverte, 2003) et 1885, le tournant colonial de la République (La Découverte, 2007).

Le Monde des idées

La foule acclame le secrétaire général du FLN Ahmed Ben Bella et brandit un portrait de lui pour l'accueillir à son arrivée à Alger le 4 août 1962. L'Algérie a proclamé son indépendance après la signature des accords d'Evian le 18 mars 1962. AFP

La foule acclame le secrétaire général du FLN Ahmed Ben Bella et brandit un portrait de lui pour l'accueillir à son arrivée à Alger le 4 août 1962. L'Algérie a proclamé son indépendance après la signature des accords d'Evian le 18 mars 1962. AFP

Depuis décembre 2012, la Journée nationale du souvenir des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie a été fixée au 19 mars. La date est celle du cessez-le-feu, décidé la veille par les accords d’Evian, qui a rendu possible après plus de sept ans de guerre, en 1962, la fin du conflit et l’indépendance du pays. Le fait qu’il y eut encore des victimes dans les mois qui ont suivi, notamment parmi les pieds-noirs et les harkis, est indiscutable.

Cela s’explique en grande partie par le fait qu’une partie de ceux qui avaient soutenu en 1958 le retour au pouvoir du général de Gaulle se sont opposés à sa volonté, lorsqu’il a constaté le ralliement massif de la grande majorité des Algériens à l’idée d’indépendance de leur pays, de trouver une solution politique qui mette fin au conflit et permette cette indépendance.

Cette politique a été approuvée, lors du référendum du 8 janvier 1961, par 75,25 % de oui en métropole – et 69,09 % en Algérie, malgré le vote non très majoritaire des quartiers européens. Mais ceux qui la désapprouvaient et ne voulaient pas reconnaître ce ralliement de la majorité de la population et la victoire politique et diplomatique du FLN ont cherché à s’y opposer par tous les moyens. Les « jusqu’au-boutistes » de l’Algérie française ont constitué, dans l’Espagne du général Franco, une organisation, l’OAS, qui a voulu empêcher cette issue en pratiquant une violence terroriste qui, au lendemain des accords d’Evian, a été redoublée.

Jusqu’à l’indépendance de l’Algérie, en juillet 1962, l’OAS a tué près de 3 000 personnes : plus de 2 500 Algériens et environ 400 personnes parmi les militaires, policiers, fonctionnaires français et parmi les Européens d’Algérie qui n’étaient pas d’accord avec elle. Cette violence, qui s’est étendue à la France – où elle a fait 71 morts et 394 blessés, et choqué profondément l’opinion publique –, explique en grande partie que le cessez-le-feu n’ait pas marqué en Algérie l’arrêt immédiat des affrontements.

Un processus de transition graduelle vers l’indépendance était prévu par les Accords d’Evian. Un « Exécutif provisoire » comportant des Européens d’Algérie, disposant d’une « Force locale » composée à la fois de militants nationalistes et d’anciens militaires et supplétifs algériens (les harkis) de l’armée française, devaient favoriser une période transitoire jusqu’à l’établissement d’une République algérienne. La violence de l’OAS, comme les débordements au sein de la Résistance algérienne, où la maîtrise des événements a échappé aux négociateurs d’Evian, ont rendu ce scénario impossible.

Discours contradictoires
De fait, de nombreuses victimes sont intervenues après le 19 mars. Mais aucun conflit ne s’est arrêté instantanément à partir de la date qui en annonçait irrémédiablement la fin. La première guerre mondiale a continué sur le front d’Orient au-delà du 11 novembre 1918, provoquant dans les Balkans la disparition de militaires français officiellement reconnus comme « morts pour la France » durant ce conflit.

Après la date du 8 mai 1945, commémorée comme la fin de la seconde guerre mondiale, le conflit s’est poursuivi dans le Pacifique, faisant de nombreux morts et déportés français jusqu’à l’effondrement du Japon. L’argument contestant la date du 19 mars au nom du fait qu’elle n’a pas mis fin à la longue série des victimes de ce conflit n’est qu’un prétexte. Il cache le plus souvent une hostilité à la politique choisie alors par le gouvernement de la République, une sympathie ou une indulgence pour ceux qui, comme les membres de l’OAS, en s’opposant par tous les moyens à la fin de cette guerre, quitte à accroître le nombre de ses victimes, auraient été des « résistants ».

Le refus d’accepter que le 19 mars soit la Journée nationale du souvenir des victimes civiles et militaires de cette guerre est révélateur des difficultés de la France à regarder en face la page coloniale de son passé, qui tranchent avec l’attitude des Etats-Unis vis-à-vis de la guerre du Viêtnam. Des discours contradictoires ont été tenus depuis plus de cinquante ans sur cette question par les plus hautes autorités de la République.

Aucun président de la République jusqu’à 2012 n’a voulu consacrer la date du 19 mars. Au sein de la droite, le courant gaulliste favorable à la décolonisation n’a cessé de régresser jusqu’à disparaître pratiquement, tandis que l’extrême droite nostalgique de l’Algérie française n’a cessé de reprendre de la vigueur et a influencé sur ces sujets la principale force politique de la droite républicaine.

Résurgence de haines anciennes.
François Mitterrand s’est gardé d’accéder à la demande de commémoration, le 19 mars, de la fin de la guerre d’Algérie, pour ne pas rompre avec certains de ses soutiens, y compris les militaires putschistes vis-à-vis desquels il a pris l’une des premières mesures de son premier septennat, suscitant l’incompréhension de sa majorité parlementaire. Jacques Chirac a décidé en 2002 de l’installation du Mémorial du quai Branly et d’une date de commémoration, celle du 5 décembre, qui était vide de toute référence ou signification historique.

Pendant sa présidence, Nicolas Sarkozy n’a cessé, dans un but électoral, de faire des clins d’œil aux nostalgiques de l’Algérie française regroupés à l’extrême droite. Après la loi de 2005 sur la « colonisation positive », il a fait du thème du « refus de la repentance » l’un de ses thèmes de prédilection.

Rien n’a été fait durant les cinquante-quatre ans après la signature des accords d’Evian pour solder le « contentieux historique » entre l’Algérie et la France. Depuis un demi-siècle, une guerre des mémoires s’est poursuivie. On a assisté à la résurgence de haines anciennes. Ce n’est pas le choix de la date du 19 mars qui entretient la guerre des mémoires, c’est le fait que ce choix ne soit pas intervenu plus tôt.

Cette question n’intéresse pas seulement les historiens, elle concerne aussi le présent et l’avenir de toute la société, les préjugés et les stéréotypes qui y produisent les principales discriminations. Pour progresser vers une perception apaisée du passé, il faut dépasser ce ressassement des mémoires meurtries, il faut accepter la libre recherche historique et entendre toutes les mémoires, à l’écart de toutes les instrumentalisations officielles. Afin qu’une connaissance se développe sur la base des regards croisés des historiens des différents pays.

De quoi réfléchir donc sur la signification de la date du 19 mars pour commémorer la fin de la guerre d'Algérie et sur les questions que celle-ci pose encore d'un côté et de l'autre de la Méditerranée...

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