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Publié par Loïc Damiani

Le journal Le Monde revient sur l'annonce d'une découverte archéologique de grande ampleur en Auvergne.

Il s'agit d'un site de grand dimension avec des centaines de silos à grains.

Voici cet article de Martine Valo:

Vue aérienne de l'ancien étang, dit Lac-du-Puy, en cours de fouilles archéologiques sur le site de Corent, en Auvergne, où ont été découverts des silos à grains. Photographie Bernard-Noël Chagny.

Vue aérienne de l'ancien étang, dit Lac-du-Puy, en cours de fouilles archéologiques sur le site de Corent, en Auvergne, où ont été découverts des silos à grains. Photographie Bernard-Noël Chagny.

En décidant d’aller creuser le sous-sol du Lac-du-Puy, l’équipe de chercheurs du chantier de fouilles archéologiques de Corent, dans le Puy-de-Dôme, s’attendait à quelque découverte, sans savoir de quelle nature. Le choix ne doit rien au hasard : cette dépression humide – un ancien étang de taille moyenne – se situe à 300 mètres à peine du site de Corent. Là se dressait très probablement la capitale des Arvernes, une grande cité gauloise qui occupait une colline au bord de l’Allier, à huit kilomètres du champ de bataille de la fameuse Gergovie.

« On a immédiatement vu se dessiner des ronds de terre, espacés d’un mètre de façon très homogène, témoigne Matthieu Poux, professeur à l’université Lyon-II et responsable des fouilles de Corent. On en a coupé un ou deux à la pelle mécanique, ce qui a fait apparaître la forme évasée caractéristique d’un silo à récoltes, puis un autre et un autre encore. Sur moins de 10 % de la superficie du lac, nous en avons déjà trouvé 125. C’est colossal. »

Selon les estimations que Le Monde dévoile jeudi 13 août, le site pourrait compter un millier de silos environ (entre 600 et 1 500), de profondeurs variables, mais implantés régulièrement dans un sol argileux. D’un volume d’à peu près un mètre cube, chacun avait la capacité de stocker de 500 kilos à 1,5 tonne de céréales : de quoi conserver durablement des centaines de tonnes de grains à la fois. Un tel aménagement représente un imposant chantier de génie civil pour des Gaulois ayant vécu à l’âge de fer. « Sous chaque silo, on observe un creusement comme si on avait réalisé un petit puits de forage pour vérifier que la couche d’argile était suffisante », précise Matthieu Poux.

Les archéologues savent que cette installation ne servait déjà plus à l’époque romaine. Elle avait été comblée et recouverte : des débris de céramiques en surface en attestent. Mais ils ne peuvent dater cette découverte avec plus de précision pour l’heure. « Les fosses ont pu être creusées au début de l’âge de fer, entre 750 et 450 avant J.-C. ou bien entre 150 et 50, lorsque l’agglomération de Corent occupait tout ce plateau de 50 hectares, y compris le centre de stockage donc, ou encore entre les deux », expose M. Poux.

Des archéologues en train de travailler sur le site de fouilles archéologiques du site de Corent, dans le Puy-de-Dôme, en Auvergne, le mercredi 12 août. Photographie LUERN

Des archéologues en train de travailler sur le site de fouilles archéologiques du site de Corent, dans le Puy-de-Dôme, en Auvergne, le mercredi 12 août. Photographie LUERN

Système ingénieux


D’autres batteries de silos datant de 400 avant J.-C. ont été mises au jour en Allemagne, dans le Berry ou en Catalogne, mais celle découverte en Auvergne est d’une ampleur au moins trois fois supérieure. Elle se différencie aussi par son implantation à 500 mètres d’altitude, sur un plateau surmonté d’une importante poche d’argile.

« Le système est ingénieux, c’est une sorte d’“emballage sous vide” », s’enthousiasme l’archéologue. Creusées dans un environnement presque totalement imperméable à l’eau et à l’air, les fosses étaient remplies à ras bord de grains de blé ou d’orge, puis hermétiquement obturées. Une fois que la légère fermentation de céréales avait consommé ce qu’il restait d’oxygène, la conservation était garantie plusieurs mois, voire plusieurs années. Des restes de charbon sur les bords des silos semblent indiquer que ceux-ci ont été stérilisés au feu trois ou quatre fois afin d’être réutilisés.

Pourquoi avoir voulu engranger de telles quantités de récoltes en un même lieu ? Pour une population menacée par un siège ? Pour en faire commerce, alors que Corent abritait de grandes foires ? Et pourquoi avoir installé un méga-site de stockage en dehors d’une plaine agricole et sans accès direct à un cours d’eau pour le transport ?

Ce sont là quelques-unes des questions posées par la trouvaille – une de plus – sur le site de Corent. Les fouilles qui y sont menées depuis quinze ans ne cessent d’apporter de nouvelles surprises sur la culture urbaine des occupants de cette agglomération. Ont déjà été mis au jour dans cet oppidum – « une véritable ville peuplée de plusieurs milliers d’habitants », précise l’équipe – un « théâtre » gaulois servant probablement de lieu de délibération ou de tribunal, un sanctuaire, un centre de frappe monétaire, un habitat de prestige et des bijoux de valeur… Et voilà que cet été ces fouilles livrent de surcroît des révélations étonnantes sur la façon dont les Gaulois étaient capables de maîtriser leur environnement naturel.

Sur le chantier de fouilles de Corent, tout près d'une ancienne cité gauloise qui fut probablement la capitale des Arvernes, les archéologues viennent de mettre au jour un méga-site de stockage de récoltes. Photo prise le mercredi 12 août. Photographie LUERN

Sur le chantier de fouilles de Corent, tout près d'une ancienne cité gauloise qui fut probablement la capitale des Arvernes, les archéologues viennent de mettre au jour un méga-site de stockage de récoltes. Photo prise le mercredi 12 août. Photographie LUERN

Croisement des données


Les chercheurs se demandent en effet si ces derniers n’avaient pas asséché volontairement le lac pour en utiliser le fond argileux. « C’est une possibilité, mais nous ne pouvons pas trop nous avancer, car ce bassin a une histoire complexe, tempère Alfredo Mayoral Pascual, qui dirige le volet paléoenvironnemental du sondage de l’étang. Comment les Gaulois s’y seraient-ils pris ? En creusant une cuvette au centre, en drainant l’eau vers des fossés extérieurs ? Nous ne le savons pas encore. »

Le travail de ce doctorant du laboratoire Geolab de l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand repose, lui, sur l’analyse des traces biologiques et sédimentaires héritées de l’histoire des lieux. Il étudie les strates du sol, la qualité chimique de l’eau qui peut témoigner de la présence de maréchaux-ferrants ou de tanneurs ou encore analyse des pollens qui racontent l’évolution des paysages – forêts, champs ou friches. « Sans le croisement de toutes nos données avec celles des archéologues, nous ne comprendrions rien à Corent », assure Alfredo Mayoral Pascual. Savoir si les grains emmagasinés dans les silos correspondent aux restes de galettes trouvés dans les cuisines de la ville gauloise : voilà le genre d’énigme que l’équipe pluridisciplinaire espère bien résoudre.

Une découverte qui, apporte des connaissances, mais aussi bon nombre de questions qui ne seront résolues que lorsque les archéologues auront analysé, dans les années à venir, l'ensemble des résultats de leurs fouilles.

En effet, c'est une situation assez classique. Une découverte peut se faire, avec des fouilles en quelques semaines. Mais l'étude scientifique du matériel, des photographies, des plans et des images peut prendre des années avant une publication définitive.

Mais revenons sur ce qu'étaient les silos à grains de l'antiquité. Il s'agissait souvent de trous creusés à même le sol dans lesquels étaient entreposés des quantités de céréales pour les conserver. Fermées, ces réserves étaient protégées. En effet, une fermentation des grains produisait une atmosphère qui permettait de les conserver. Sur les côtés de la réserve en contact avec la terre, une couche de de moisissure se formait qui était un repoussoir pour les insectes qui ne pouvaient la traverser.

Le l'image suivante montre bien la forme que pourraient avoir, en coupe, des silos à grains trouvés à Acy-Romance dans la région de Reims.

Restitution d'un silo  à céréales vu en coupe. © J.-R. Chatillon.

Restitution d'un silo à céréales vu en coupe. © J.-R. Chatillon.

Les silos à grains sont de taille diverses selon les époques et les sites archéologiques. J'ai eu la chance en 1991, alors que j'étais étudiant, de participer à des fouilles archéologiques. Elles se déroulaient sur le site de Château-Roussillon près de Perpignan.

Ce site avait vu se succéder durant l'antiquité des populations celtes ibères, romaines puis wisigoths. Il y avait des silos à grains de très grande taille, en forme d'ampoule électrique d'une profondeur de près de 4 mètres. Après leur abandon comme réserves de céréales, ils avaient été comblés par des déchets divers puis bouchés avec un couvercle de cailloux.

Leur fouille a permis de découvrir de nombreux restes archéologiques (tessons de poteries, ossements, mariaux divers) qui donnent à voir les habitudes et la vie quotidienne des habitants du site. Une coupe stratigraphique a permis de montrer les différentes époques du comblement de ces silos année par année et saison par saison. Des indices très intéressants pour reconstituer l'histoire de ce village...

Des silos à grains, une grande découverte archéologique en Auvergne...
Des silos à grains, une grande découverte archéologique en Auvergne...
Des silos à grains, une grande découverte archéologique en Auvergne...
Des silos à grains, une grande découverte archéologique en Auvergne...

Les mètres cubes de remblais dégagés par les fouilles sont minutieusement triés et tamisés. Ces "conteneurs à déchets antiques" sont riches d'informations par exemple sur l'alimentation des habitants des lieux. La quantité d'os de moutons donne des indices sur l'élevage et le relevé des traces de découpe permet de connaître les morceaux utilisés dans la cuisine... Les tessons de céramique, même cassés et parcellaires permettent de comprendre si le site était inscrit dans des routes commerciales ou si ses habitants n'utilisaient que de la vaisselle produite localement.

Les objets, inventoriés, triés et numérotés rejoignent ensuite les réserves archéologiques du site afin d'être conservées et étudiées plus longuement. Elles permettent de découvrir tout un ensemble d'informations sur la vie il y a 2 000. Mais cela peut prendre des années et des décennies.

Des silos à grains, une grande découverte archéologique en Auvergne...