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Publié par M. Damiani

Retour sur un dessin animé de propagande dans la France occupée : Nimbus libéré. Il s'agit en réalité du détournement des personnages de Walt Disney auxquels est associé celui du professeur Nimbus, personnage de BD français créé en 1934 et très connu à l'époque.

Ce personnage très reconnaissable avec ses lunettes rondes, son crâne chauve duquel n'émerge qu'un cheveu en forme de point d'interrogation, est publié sous la forme d'un comic sprip (du terme américain que l'on pourrait traduire par bandeau amusant) en cinq images sans paroles.

Le professeur Nimbus en mars 1935 dans Ouest Eclair.

Le professeur Nimbus en mars 1935 dans Ouest Eclair.

Un dessin animé de propagande...

Le professeur Nimbus avait commencé à paraître dans Le Journal puis a continué dans le quotidien collaborationniste Le Matin en 1943-1944.

En 1944 un dessin animé est réalisé par les autorités de collaboration de Vichy. Il dure 2 minutes et 33 secondes et entend dénoncer les bombardements alliés qui touchent de plus en plus le pays.

Attention, il s'agit d'un film de propagande de la seconde guerre mondiale. On peut y montrer que ce petit film utilise différents thèmes de l'idéologie de la collaboration contre les alliés anglo-américains et la France libre. Tentez de les repérer. Nous allons ensuite revenir sur ce qui est montré et suggéré.

Un dessin animé de propagande...

Après le titre, une série d'image montre une pin-up sur une scène dont le rideau rappelle le drapeau américain qui évoque les personnages : le professeur Nimbus, Popeye, Donald et Mickey. Ces trois derniers étaient bien connus des enfants de l'entre-deux-guerres car ils faisaient partie des dessins animés que l'on pouvait voir au cinéma avant les films américains.

Le début du film à proprement parler (à partir de la seconde 22) montre une maison isolée dans un paysage plutôt tranquille, la nuit. Il représente le calme d'une France plutôt rurale, celle qu'entend incarner le maréchal Pétain.

A l'intérieur de la maison, on aperçoit le professeur Nimbus, sa femme et sa fille en train d'écouter la radio. Il s'agit de la radio d'Etat collaborationniste Radio-Paris. Une référence est faite à fin de la difusion d'une émission: Au rythme du temps qui existe depuis 1941. Animée par Georges Oltramare (dont le pseudonyme est Charles Dieudonné) écrivain suisse fasciste, collaborateur et antisémite. Cette émission entend répondre sur le même ton aux messages satiriques diffusés par les Français libres de Radio-Londres. Elle se moque des Anglais, des Alliés et des Français qui combattent à leur côté.

Cela pointe dès le début la question de la maîtrise de l'information et de la question de la propagande qui est un espace essentiel de la guerre psychologique menée pendant l'Occupation.

Passage de la fréquence sur Radio-Londres.
Passage de la fréquence sur Radio-Londres.

Après la fin de l'émission, le professeur Nimbus change de fréquence sur son poste de radio. Il passe sur Radio-Londres. Depuis juin 1940 cette station anglaise, la BBC (British Broadcasting Corporation) diffuse des émissions en langue française qui sont la voix de la France Libre dirigée par le général de Gaulle.

L'émission Les Français parlent aux Français est diffusée du 14 juillet 1940 au 31 août 1944. Son générique reprend le code morse de la lettre V, symbole de la victoire : "…-". Trois courts, un long.

L'image suivante montre un speaker qui est une caricature du Juif comme la propagande du régime de Vichy en véhicule depuis la prise du pouvoir par Pétain.

Caricature antisémite du speaker de Radio Londres. Affiche antigaulliste et antisémite. Caricature antisémite du speaker de Radio Londres. Affiche antigaulliste et antisémite.

Caricature antisémite du speaker de Radio Londres. Affiche antigaulliste et antisémite.

Ici la caricature antisémite est la même que les affiches qui dénoncent de Gaulle comme manipulé par les Juifs. Le speaker dont la voix a un fort accent est bedonnant, avec un gros nez, des lèvres lippues et de petits cheveux frisés. Une telle caricature est représentative de l'image que le régime raciste de Vichy entend donner des juifs.

Déjà en septembre 1941, la grande exposition montée par l'Institut des questions juives mettait dans son hall d'entrée une image similaire:

Un dessin animé de propagande...

Le message du speaker "Patience, nous arrivons" fait référence à l'attente par de nombreux français de l'ouverture d'un second front à l'ouest, qui obligerait les troupes de l'Allemagne nazie à se battre aussi dans ce secteur alors qu'elles sont déjà mal en point face aux soviétiques à l'est.

L'action en cours est donc un l'arrivée d'un bombardement symbolisée par une vague d'avions américains qui passent à haute altitude, au dessus des nuages...

Un dessin animé de propagande...

Viennent ensuite une série de zoom sur les aviateurs américains représentés sous la forme des personnages connus de dessins animés. Les fusiliers mitrailleurs sont Dingo (ou Goofy) apparu sur les écrans en 1932 et Félix le chat né dès 1919.

Un dessin animé de propagande...

Puis on passe en revue les pilotes qui sont aux commandes d'avions qui se préparent à bombarder: Mickey, Popeye et Donald. Tous sont présentés à côté de bombes de 500 livres sur lesquelles on peut lire l'inscription "Made in U.S.A.".

Sur la table de navigation des pilotes se trouve une carte de France dont on peut remarquer qu'elle n'est pas amputée des département d'Alsace-Moselle pourtant annexé par le Reich depuis l'armistice de 1940.

Un dessin animé de propagande...
Un dessin animé de propagande...
Un dessin animé de propagande...
Un dessin animé de propagande...

Les personnages sont censés représenter la bêtise, la méchanceté et la jalousie. Popeye demande par exemple si "C'est vrai qu'ils font des épinards meilleurs que chez nous en France?" juste avant de larguer des bombes que Donald voit tomber avec joie.

Une image du marin Popeye rapidement entrevue montre que sur la carlingue de l'avion est accrochée un récipient de whisky dénonçant par là l'alcoolisme de ces libérateurs, un vice de plus à ajouter à cette caricature.

Un dessin animé de propagande...
Un dessin animé de propagande...

Alors que les bombes sont déjà larguées on a un retour sur le speaker de radio-Londres, gesticulant et répétant "nous arrivons". Il s'agit de réaffirmer cet adage de l'antisémitisme d'Etat selon lequel Alliés, les Français Libres comme les résistants de l'intérieur seraient manipulés et commandés par les Juifs.

On retrouve les mêmes fantasmes que dans les affiches placardées par la propagande du gouvernement Pétain ou dans la campagne de tracts, qui en février 1944 dénonçait les étrangers et les juifs au moment où les combattants de l'affiche rouge étaient fusillés.

Un dessin animé de propagande...
Un dessin animé de propagande...
Un dessin animé de propagande...

Il s'agit une fois encore de dénoncer ce que Vichy appelle depuis 1940 "l'anti-France" un regroupement d'opposants potentiels à la politique de la Révolution Nationale dans lequel sont mis pèle mêle les étrangers, les juifs, les communistes, les francs-maçons et les gaullistes. Ils sont opposés aux "braves français" auxquels ils n'apporteraient que de mauvaises influences.

Toutes ces catégories sont dénoncées, avec ici en plus les Américains, comme étant des ferment de la dissolution de l'identité nationale. La propagande de Vichy entend les faire passer pour des criminels dont la seule activité est de tuer d'innocents habitants.

Les dernières images du film montrent la maison de la famille Nimbus en ruine alors que le poste de TSF continue d'émettre en disant "Ici Londres, amis français, notre émission est terminée".

Un dessin animé de propagande...

Ainsi ce dessin animé résume en deux minutes et demie les grands axes de la propagande développée par le régime raciste et collaborationniste de Vichy. Les images sont pleines de références à la politique intérieure, au contexte international et à l'idéologie des soutiens français à l'Allemagne nazie.

Un résumé magistral à décoder avec beaucoup d'attention. Un document où rien n'est laissé au hasard pour dénoncer et combattre les Alliés, les Français Libres et les Résistants.